Talitha Kum : une entrevue avec sœur Carmen Ugarte García

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Sœur Carmen Ugarte García, osr, est coordonnatrice internationale adjointe de Talitha Kum au sein de l’UISG à Rome. Talitha Kum, le réseau international de la vie consacrée contre la traite des personnes, rassemble des congrégations de partout dans le monde, notamment les SNJM, qui sont engagées de diverses manières pour lutter contre la traite depuis l’adoption de leur prise de position collective sur le sujet en 2004.

1. Dans le panorama mondial actuel, qu’est-ce qui rend la mission de Talitha Kum plus essentielle que jamais?

Le crime de la traite des personnes est un phénomène social mondial qui touche aujourd’hui plus de 50 millions de personnes, en particulier des femmes et des filles, portant gravement atteinte à leur dignité et à l’ensemble de leurs droits. Il ne s’agit pas d’actes isolés, mais bien du résultat de systèmes sociaux, économiques et politiques qui perpétuent les inégalités et la marchandisation de la vie et amplifient les effets des changements climatiques, des conflits armés et des guerres.

Les femmes et les filles demeurent les victimes les plus touchées. Dans certaines régions, le travail forcé a dépassé l’exploitation sexuelle. L’usage des technologies numériques à des fins de recrutement, de manipulation et de contrôle des victimes croît par ailleurs de manière exponentielle. La crise migratoire accentue fortement la vulnérabilité, et l’on observe une augmentation des cas de traite, en particulier pour ce qui est de la traite de personnes mineures.

Face à cette réalité préoccupante, la mission de Talitha Kum est essentielle. Notre appel à l’action est constant; il s’adresse à toutes et à tous, car la traite est plus proche de nous que nous ne le pensons. C’est pourquoi nous faisons entendre notre voix pour un monde libre de traite et d’exploitation humaine : nous dénonçons la marchandisation de la vie et affirmons qu’il y a de l’espoir pour les personnes à risque, les victimes et les personnes survivantes. Tant qu’il y aura de l’esclavage, il ne pourra y avoir de paix dans le monde.

2. Quels sont les principaux défis ou obstacles systémiques auxquels fait face Talitha Kum?

La traite des personnes, aujourd’hui comprise comme un « multiplicateur de vulnérabilités », est un crime en constante évolution. Nous faisons face à des défis majeurs :

  • Mieux faire connaître ce crime : Dans de nombreuses régions, on peine encore à faire reconnaître l’existence de la traite et de l’exploitation. Il est essentiel de parler des systèmes d’exploitation qui piègent les personnes en situation de grande précarité, notamment économique.
  • L’absence de cadres juridiques : Le manque de structures garantissant la protection et l’accompagnement des personnes à risque et des personnes survivantes permet aux réseaux de traite d’opérer librement.
  • L’ère numérique : La technologie est devenue un puissant moyen de recrutement, et l’anonymat ainsi que l’intelligence artificielle facilitent la manipulation à grande échelle. Il est impératif de sensibiliser la population à cette réalité, en particulier les jeunes.

Élever notre voix implique dénoncer les structures d’exploitation. Dans ce contexte, Talitha Kum est appelée à agir comme témoin de compassion et d’espérance. Nous vivons l’Évangile de manière concrète et quotidienne, en veillant à ce que l’amour, la justice et la protection soient présents partout où nous servons.

3. En réfléchissant à votre parcours, de quels jalons ou réussites êtes-vous la plus fière?

Talitha Kum a 17 ans d’existence. Selon notre dernier rapport, notre réseau rassemble 64 réseaux de 108 pays, 841 congrégations religieuses et 6 043 membres actifs. Nous sommes devenus un réseau mondial de compassion et de transformation qui transcende les frontières et les langues.

Talitha Kum s’engage pour la défense de la vie :

  • En 2019, lors de notre première assemblée générale à l’occasion des 10 ans du réseau, nous avons publié un manifeste axé sur trois priorités : dénoncer les rapports de pouvoir inégaux entre hommes et femmes, dénoncer le modèle dominant de développement fondé sur le capitalisme néolibéral et l’absence de régulation, et dénoncer les lois et politiques migratoires injustes et inadaptées.
  • En 2021, en pleine pandémie, nous avons lancé notre appel à l’action visant à garantir l’accès à la justice, à des soins et à un accompagnement psychosocial pour les victimes, à renforcer l’autonomisation des femmes et des filles, à soutenir des voies migratoires sûres et légales et à promouvoir une économie du soin et de la solidarité.
  • Assemblée générale de 2024 / Crédit : www.talithakum.info

    En 2024, lors de notre deuxième assemblée générale, notre déclaration finale a mis l’accent sur les changements systémiques face aux nouvelles formes de vulnérabilité, sur une approche holistiquecentrée sur les personnes survivantes, et sur l’élargissement de la collaboration.

Avoir contribué à ces prises de position me remplit d’espoir. La consolidation et la vigueur du réseau, renforcées par l’engagement de jeunes ambassadeurs et ambassadrices de Talitha Kum et d’autres personnes, sont une source d’espérance pour ces réalités où la vie appelle au secours.

4. Comment imaginez-vous l’évolution et l’impact à long terme de Talitha Kum?

J’imagine Talitha Kum comme une référence mondiale en matière de transformation systémique dans la lutte contre la traite des personnes, une mission à laquelle toutes et tous peuvent contribuer pour atteindre les objectifs suivants :

  1. Prévention : promouvoir l’éducation, la sensibilisation et des changements systémiques face aux nouvelles formes de vulnérabilité, avec une attention particulière pour l’inclusion des jeunes.
  2. Protection des victimes et des personnes survivantes : assurer un accompagnement fondé sur la compassion, défendre la dignité et l’accès à la justice et à des services de soutien, promouvoir des espaces sûrs, autonomiser les femmes et les filles, et favoriser une culture et une économie du soin et de la solidarité.
  3. Plaidoyer politique : œuvrer pour la transformation systémique, promouvoir des voies migratoires sûres et légales, vivre la justice comme un « amour en action » et dénoncer, par nos voix et nos actions quotidiennes, avec courage et espoir, tout ce qui favorise l’exploitation.
  4. Travail en réseau : élargir nos collaborations et partenariats. Le travail en réseau est un don de Dieu qui exige une coordination réfléchie et des canaux de communication solides.

Enfin, je rêve qu’il y ait partout un réseau comme Talitha Kum, afin de continuer à écrire des histoires d’espérance et de libération et de faire en sorte que, pour chaque victime, le mot « traite » ne soit plus qu’un lointain souvenir.