La rue des Femmes, l’itinérance au féminin

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Au Canada, près de 1 700 000 personnes[i] ont affirmé avoir déjà vécu un état d’itinérance par le passé. Au Québec, ce sont environ 330 000 personnes[ii] qui ont traversé cette épreuve. De ce nombre, 37 400 femmes ont vécu un épisode d’itinérance visible, c’est-à-dire qu’elles ont dû élire domicile dans une rue, un parc, une voiture ou dans un abri de fortune.

Récemment, La Presse nous apprenait qu’en 2025 « sept refuges d’urgence pour femmes sans-abri à Montréal », métropole du Québec, « ont comptabilisé plus de 41 000 refus d’hébergement, faute de place. »

Dans ce contexte, un organisme comme La rue des Femmes, qui « assure aux femmes en état d’itinérance ou à risque d’y sombrer des soins curatifs et préventifs en santé relationnelle », est essentiel

La directrice générale adjointe de La rue des Femmes, Louise Waridel, a répondu à nos questions pour nous éclairer sur le sujet brûlant d’actualité qu’est l’itinérance au féminin. Notons au passage que cet organisme fait partie des ministères collaboratifs des Sœurs des Saints Noms de Jésus et de Marie.

Avez-vous constaté une amélioration ou une fragilisation de la condition des femmes au cours des dernières années?

Je travaille en itinérance et vis à Montréal depuis les 20 dernières années. Et c’est indéniable, on observe une augmentation dramatique des personnes en état d’itinérance et une grande fragilisation de la condition des femmes. Leur réalité s’est complexifiée, intensifiée et, dans bien des cas, alourdie.

Il serait cependant injuste de dire qu’aucune amélioration n’a eu lieu au cours des dernières années. Il y a davantage de reconnaissance publique de la réalité des femmes en état d’itinérance, plus de recherches à leur sujet, plus de discours sur une approche sensible aux traumatismes.

Toutefois, sur le terrain, les besoins augmentent plus rapidement que les ressources. Les équipes s’épuisent, les listes d’attente s’allongent et les solutions structurelles tardent à se concrétiser. Lorsque les ressources sont plus rares, nous oublions les personnes en situation de précarité, nous oublions notre intention d’être une collectivité aux valeurs d’accueil, de démocratie et d’ouverture sur le monde.

En temps de crise, les personnes qui se retrouvent le plus rapidement dans des situations de précarité, d’adversité, celles qui vivent des histoires d’horreurs, ce sont les femmes, les personnes racisées, les personnes autochtones, les personnes de diverses identités de genre, les personnes qui sont malades physiquement, psychologiquement ou d’un point de vue relationnel.

Pourquoi parle-t-on d’invisibilité de l’itinérance chez les femmes?

On parle d’invisibilité de l’itinérance chez les femmes parce que leur réalité correspond moins à l’image que l’on se fait de l’itinérance. Lorsqu’on imagine une personne en état d’itinérance, on pense souvent à quelqu’un qui dort dans la rue, visible dans l’espace public. Pour beaucoup de femmes, ce n’est pas ça, car elles vivent une itinérance dite « cachée » ou « invisible ».

Plutôt que de dormir dehors, certaines femmes vont choisir le sofa d’un proche, d’une connaissance, d’un partenaire, et vont même accepter des situations précaires pour éviter la rue. Elles peuvent demeurer temporairement chez quelqu’un en échange de services domestiques, d’une contribution financière ou, parfois, sous pression. Cette approche leur permet d’éviter certains dangers immédiats de la rue, mais elle crée des rapports de pouvoir inégaux, ce qui amène des femmes à être exploitées.

Les femmes développent aussi des stratégies de protection pour ne pas être identifiées comme étant des « itinérantes ». Elles peuvent faire de grands efforts pour maintenir une apparence soignée, continuer de fréquenter un emploi ou un milieu communautaire, et dissimuler leur instabilité résidentielle. Cette capacité d’adaptation contribue à leur invisibilité. La peur de la violence joue aussi un rôle central dans le développement de stratégies.

Pourquoi les itinérantes sont-elles plus susceptibles de vivre de la violence?

Les femmes en état d’itinérance évoluent dans un environnement marqué par l’instabilité, l’insécurité et la violence sous différentes formes (physiques, psychologiques, sexuelles, économiques et systémique). Et dans un contexte où les ressources sont limitées et où chacun lutte pour répondre à ses besoins de base — se nourrir, se loger, se protéger — les tensions peuvent rapidement se transformer en violence.

Vivre dans la rue devient donc pour elles une question de survie, au quotidien…

La consommation de « substances » constitue également un facteur aggravant. Le cycle de la dépendance, combiné au manque de sommeil, à la malnutrition et au stress constant, peut altérer le jugement et augmenter les comportements impulsifs, tant chez les femmes que chez les personnes qui les entourent. Les contextes liés à l’achat, à la vente ou à l’échange de substances exposent particulièrement les femmes à l’exploitation, à la coercition et aux agressions.

Les femmes sont par ailleurs souvent perçues comme étant vulnérables physiquement, ce qui peut en faire des cibles privilégiées pour les agresseurs. Certaines peuvent être contraintes d’échanger des services sexuels contre un endroit où dormir, de la nourriture ou une protection, ce qui les place dans des dynamiques de pouvoir profondément inégalitaires.

À cela s’ajoutent les violences systémiques. Les institutions sociales, judiciaires et médicales ne sont pas toujours adaptées aux réalités des femmes itinérantes. Elles peuvent faire face à du jugement, à de la stigmatisation ou à un manque de compréhension. Les préjugés véhiculés à leur égard — qu’elles seraient responsables de leur situation, instables ou non crédibles — contribuent à les marginaliser davantage et à limiter leur accès à de la protection et à un soutien.

En résumé, les femmes en état d’itinérance sont davantage exposées à la violence en raison d’un enchevêtrement de facteurs individuels, sociaux et structurels. Leur vulnérabilité ne relève pas d’une faiblesse personnelle, mais bien d’un contexte marqué par des inégalités de genre, des traumatismes cumulés et un manque de protection adéquate.

Pourquoi est-ce si difficile pour ces femmes d’obtenir un logement?

La situation actuelle est complexe. La pénurie de logements abordables, la hausse constante des loyers et la forte demande placent les propriétaires en position de force, car ils peuvent se montrer beaucoup plus sélectifs quand vient le temps de choisir des locataires.  Dans ce contexte, les femmes vivant de l’aide sociale ou sans emploi stable, et sans références récentes de la part de propriétaires se trouvent souvent écartées. Les préjugés liés à l’itinérance, à la santé mentale ou à la consommation de substances accentuent encore plus ce phénomène d’exclusion.

Paradoxalement, lorsqu’on parle d’itinérance, le plus grand défi n’est pas seulement de trouver un logement, mais aussi de le garder… Si on saute des étapes, on risque de mettre à nouveau ces personnes dans des situations d’échecs et donc de les rendre encore plus vulnérables.

Lorsque la santé d’une personne est tellement dégradée que les déplacements à l’extérieur, faire la cuisine et prendre soin de son hygiène personnelle représentent des montagnes à escalader, elle n’arrive pas à garder son logement. Lorsque les traumatismes de violence passés font en sorte que la noirceur de la nuit, les bruits et la solitude vécue dans un logement sont angoissants, il ne faut que quelques semaines pour qu’une personne retourne à la rue…

La presque totalité des femmes qui arrivent à La rue des Femmes ont vécues des traumatismes, face à des structures et des systèmes déshumanisants. Elles ont donc perdu confiance en elle-même et en l’autre. C’est pourquoi à La rue des Femmes, on parle de santé relationnelle. La santé relationnelle c’est cette capacité d’être en lien avec soi et avec l’autre. Lorsque quelque chose en soi s’est brisé, il faut prendre le temps de se reconstruire avant de percevoir que l’on peut revenir à la vie.

C’est pourquoi la solution ne peut pas se limiter à l’obtention d’un logement. Il faut tout d’abord proposer un milieu sécuritaire où un travail de guérison peut s’amorcer. Il faut un ou des espaces où les traumatismes sont reconnus, où l’accompagnement est continu, et où les femmes peuvent réfléchir au type d’environnement qui leur conviendrait réellement.

Le logement durable passe par l’écoute, le soutien psychosocial et la reconstruction graduelle de l’autonomie. Et parfois, les réponses qu’elles donnent quant à leurs besoins ne correspondent pas aux modèles traditionnels que l’on imagine — ce qui nous oblige à repenser nos approches et à adapter nos solutions.

[i] Statistique Canada, 2023

[ii]Gouvernement du Québec, 2021